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Publié le par Pierre SAINTONS

Billet d’humeur n°5

Le Cinéma

Mille neuf cent soixante-treize fut pour moi, une année très spéciale … spéciale en ce sens que : pour la première fois, j’étais distribué dans un film …

Et quel film ! … Lacombe Lucien !

Agé de vingt-trois ans, je vous laisse imaginer, pour le jeune comédien que j’étais, la joie d’être de la distribution d’un film de Louis MALLE

Inutile de vous frotter les yeux … vous avez bien lu … pour mes premiers pas au cinéma … un des cinéastes les plus emblématiques … des plus talentueux de cette époque … Le réalisateur de : Ascenseur pour l’échafaud … de Le souffle au cœur …de Zazie dans le métro … de Les amants … de Viva Maria

Louis MALLE ! …

Autant vous l’avouer tout de suite … le roi n’était plus mon cousin !

Et accrochez-vous … le directeur de la photo était … : Monsieur Tonino DELLI COLLI !

Qu’est-ce qui vous chiffonne ? … Monsieur ? … Tonino DELLI COLLI ? … non, ça, je ne puis le croire !

Dissipons immédiatement ce malaise … je vous explique !

Au cinéma … Monsieur est un titre … un titre réservé, au directeur de la photo … et ce titre est énoncé avec d’autant plus de déférence quand ce Monsieur est … Tonino DELLI COLI !

Hé oui … toute une culture !

Ah non … ne me dites pas, que vous séchez sur Tonino DELLI COLLI !

Je vous donne un indice : Le bon, la brute et le truand !

Ha a a a a ! … vos yeux s’illuminent et c’est la gigue dans votre cerveau … normal ! … Il était impossible que vous ne vous souveniez pas de l’éblouissante lumière du fabuleux western qu’est … Le bon, la brute et le truand !

Eh bien, le maître d’œuvre en était Monsieur Tonino DELLI COLLI !

Et je vous le donne en mille … pour le cadre de Lacombe Lucien Patrice WYERS … alors que l’ingénieur du son n’était autre que … Jean Claude LOREUX.

Attendez … attendez … on y croisait aussi Pierre ZUCCA … le photographe de plateau … vous savez celui qui réalisa Vincent mit l’âne dans le pré

Tout était réuni, pour que ce tournage soit, pour le jeune comédien que j’étais, un véritable arbre de noël … dont boules et guirlandes n’étaient rien moins que, ceux qui sous la houlette de Louis Malle, faisaient techniquement ce film … Lacombe Lucien !

La conjonction d’autant de talents, ne pouvant être fortuite ! … j’en conclus que c’était un signe de l’Eternel … pas de doute, j’appartenais désormais, à la « race » des élus !

Oui, je sais … mais, à Chacun son Sinaï ! … il ne me restait plus qu’à fendre les eaux !

Alors … cette année-là ! … non …non … non … cette année-là … je ne chantais pas belle … belle … belle … même si … le public ne me connaissait pas !

Mais, c’est cette année-là … que la fièvre du cinéma s’est emparée de moi et m’a littéralement dévoré !

Entendons-nous bien … je ne fus pas subitement habité du désir, d’assister à la projection de nombreux films … non … mon ambition fut … comme Oscar MICHEAUX … d’en réaliser …

Et cette année-là … il ne fallait pas non plus compter sur moi pour lever le doigt … parce que … je n’étais pas dans la vibe … baby ! … han han … han han !

Mais … alors que depuis ma préadolescence, j’avais toujours rêvé de faire comme Roscoe Lee BROWNE … qui pour moi est plus qu’un modèle … un maître ! … eh bien cette année-a germé dans ma tête, l’idée de colorier la pellicule de plein d’histoires … tout comme Tante Suzanne !

Ah non … ne me dites pas que vous ne connaissez pas Tante Suzanne ! … la tante de Langston HUGHES ! … et par voie de conséquence … la grand-tante de tous les issus de la traite transatlantique !

Pardonnez-moi … mais si vous n’en avez jamais entendu parler … c’est une lacune qu’il convient de combler … et je vous La dessine séance tenante …

Figurez-vous que Tante Susanne avait la tête pleine d’histoiresTante Suzanne avait le cœur tout plein d’histoires … et dans le flot continu des paroles de la vieille Tante Suzanne se mêlaient sans bruit des esclaves qui travaillaient à la chaleur du soleildes esclavesqui marchaient dans la rosée des nuits

Des esclaves noirs qui chantaient des chansons douloureuses sur le bord d’un immense fleuve !

Probablement le Styx !

Et … les soirs d’étésur la véranda de la façade … Tante Suzanne racontait ces histoires … à un petit garçon brun qu’elle serrait tendrement sur son seinet il se tenait tranquille … ce petit garçon, parce qu’il savait que les histoires de la Tante Suzanne n’avaient pas surgi de son imagination … mais que c’étaient de vraies histoires ou si vous préférez des histoires vraies !

N’ayant pas vécu … l’époque … de Tante Suzanne, je n’aurais pas eu … le sel … pour vous raconter les mêmes histoires … quoi qu’elles soient à jamais … « encrées » … de manière atavique … dans mon sang !

Ce n’était vraiment pas la voie lactéetoute cette eau salée !

Mais fi de jérémiades ! … j’ambitionnais, de mettre en lumière, pour vous, ces valeureux héros français, issus de la traite transatlantique … qu’ils s’ingénient à cantonner à l’ombre de la lumière !

Vous savez … ces héros du quotidien … qui, comme le nez au milieu de la figure, sont : trop visibles pour que nos cinéastes leucodermes s’en soucient …

Au pays des aveugles les borgnes sont rois ! … alors, probablement une question d’acuité … à moins qu’il ne s’agisse d’odeur … Ah l’odeur ! … désastreux pour la vue … l’odeur … surtout quand on a le nez trop près de la bouche … cette bouche qui fait du bruit … et ce bruit-là « ça rend sourd » … surtout que c’est le poignet qui stimule le cervelet … comment, s’étonner qu’à la surdité s’adjoigne la cécité !

Alors le pauvre réalisateur leucoderme … il faut l’comprendre … il ne joue pas forcément au c.. s’il joue les trois singes … enfin … vous déciderez !

Il n’y [PS1] a rien là de foncièrement méchant … juste un peu de candeur … ou de sottises … comme ces enfants qui chapardant la confiture, regagnent leur chambre à reculons … cachant derrière leur dos, leurs doigts dégoulinants de leurs fautes ! … et fatalement, un jour … elles jalonnent la moquette … et … ils sont débusqués

pourquoi y-a-t-il des trous dans l’pain ?… c’est que ça dégouline !

Comment dit-on déjà ? … ha oui ! … cent ans pour le voleur … un jour pour le maître ! … drôle non !

Pourquoi dans l’pain du cinéma français, y-a-t-il autant de trous … pourquoi tous les films français sont-ils monocolores … pourquoi si peu de réalisateurs français issus de la traite négrière ? … Apartheid ? …

Eh bienc’est cette incongruité que je me propose d’éclairer pour vous.

Longtemps, pour une raison que j’ignore … mais que certainement vous subodorez … je me suis imaginé qu’il y avait … une sorte de corrélation, entre : densité de mélanine dans la pigmentation et ne pouvoir réaliser un film dans l’Hexagone … sait-on jamais … chemin faisant, l’eau salée … les chaines … le fouet … haro ! … selon que vous serez etc. … c’est ballot n’est-il pas ?

He bien … peut-être que … pas tant que cela … après tout !

M’étant plongé dans l’histoire de notre cinéma, et ayant scruté tous les films réalisés par des français issus de la traite négrière … ce ne fût pas très difficile, ils se comptaient sur les doigts d’une main … quelle ne fût ma constatation !

Sans exception aucune, les histoires avaient toutes pour cadre … les bantoustans de notre République une et indivisible … comme, pour faire savoir que … la seule géographie dévolue aux français issus de la traite négrière pour … rêver … se divertir … s’instruire … vivre …être que, celle tropicale, des trois homeland d’Amérique !

Je n’avais jusqu’alors, pas bien réalisé, que l’institution maligne de l’apartheid dans notre pays était aussi sournoise …

Oui vous avez tout à fait raison je suis un peu lent !

Mais quand depuis sa plus tendre enfance on est bercé par la rhétorique France pays des droits de l’homme, on a tendance à se laisser anesthésier.

D’autant, qu’on est aussi, dopé par la fable du Chartier embourbé … souvenez-vous, celle où sous la plume de Jean de La Fontaine, Dieu dit à Hercule aide toi et ciel t’aidera … eh bien, on[PS2] oublie qu’il s’agit d’une fable … ballot … n’est-il pas ?

Après avoir, sans succès tenté de faire produire plusieurs de mes scénarios, benoitement, je les ai présentés, à la commission d’avance sur recette du Centre National du Cinéma …

Ils ont tous été rejetés …

Toutes sortes de questions m’ont alors, assailli … qualité du scénario … compétence … etc. … j’ai presque un temps été persuadé que ça pouvait être une question de talent … à moins que l’activité de cinéaste ne fusse interdite aux … aux … aux … enfin, vous trouverez

Mais trottait dans la tête cette phrase de James BALDWIN dans sa correspondance à son neveu Big-James Tu seras perdu le jour où tu croiras ce que le blanc dit de toi

Alors, j’ai ri… et me suis ainsi décidé à faire lire mes scénarios à des amis … plus exactement, des connaissances qui dans le métier font autorité … Ils les trouvèrent bien écrits, intéressants mais difficiles à monter au prétexte que le public ne serait pas prêt … à accepter dans l’Hexagone, des héros du morphotype de ceux décrits dans mes scénarios … oui, naïveté quand tu nous tiens !

Hé oui, pour que vive le mythe, il est indispensable de contrôler le fantasme … La France est un pays monocolore

C’est ainsi que tout issu de la traite négrière qui veut réaliser un film, doit se résoudre soit à situer son action sous des cieux tropicaux soit à mépriser ce qu’il est intrinsèquement et se décrire comme inadapté au climat hexagonal …

Dès lors qu’il reste conforme à l’image de Razibus Zouzou dans Les pieds Nickelés, il pourra réaliser La deuxième étoile ou Caraïbe sur Seine et s’il se conforme à Epaminondas, là, il pourra même réaliser Au bain-marie dans la police

L’IMAGE … L’IMAGE …. toujours L’IMAGE

[PS1]

[PS2]n

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